Ailefroide

En vérité, la différence entre la moto et la grimpe, c’est que la moto, on a peur après le danger. La grimpe, pendant.

Cette idée m’est venue en refermant la dernière page de l’excellent Ailefroide de Jean Marc Rochette.

D’ordinaire, je ne suis pas tant BD que ça. Je les dévore trop vite, sautant d’une bulle à une autre, sans m’attarder assez sur la partie graphique. Je les engloutis donc à toute vitesse, et les achève frustré de n’avoir qu’effleuré une histoire qui aurait pu être davantage élaborée.

Ailefroide, à l’inverse, m’a captivé. Je suis revenu sur des planches. J’ai scruté le dessin de Jean Marc Rochette, ces traits également rageux et sereins, précis et impressionnistes. J’avais envie de toucher du doigt les visages esquissés, juste assez détaillés pour identifier des personnages, juste assez vagues pour laisser imaginer un rictus ou un sourire, une fossette ou un nez épaté et apposer une émotion, une expression qui s’ajoutait au texte et au contexte.

Et puis, il y a ces dessins de montagne et de grimpe. A la fois la beauté violente de la roche, de la glace, le soleil brulant sur la pierre, le contraste franc comme la lame d’un poignard des arrêtes, entre minéral et infinité du ciel. Revenant du Queyras, je croyais, de ma chambre, ressentir à nouveau au bout de mes doigts la sensation froide, glissante, défiante, du rocher mouillé sous les doigts, et le cœur qui s’emballe, qui prend peur, qui imagine déjà la grimpe devenir glissade incontrôlée.  La chute, l’échec, sanctionné par le rappel brutal de la corde qui vient sauver l’essentiel. Et puis, ce mélange de rage et de honte qui fait repartir, ce refus de la défaite, cette envie insatiable d’aller chercher, en haut de la montagne ou simplement de la voie, le panorama magique ou le simple relai fiché dans le granit.

J’ai ressenti, sur ces planches et dans le silence d’une soirée, la peur que j’ai déjà ressentie dans un passage au-delà de mon niveau. La peur, la trouille, alors que j’étais collé à la falaise, le visage contre la pierre, souffle court, le bout du casque frottant la paroi, accroché du bout d’un pied et de quelques doigts tétanisés à un bout de caillou impitoyablement dur, cherchant, tremblant et le souffle court, une prise meilleure, l’étape suivante. C’est un instant d’une intensité inégalable. L’esprit est tout aussi instable que le corps. Chaque vibration est une secousse. L’envie d’abandonner rugit mais sa conséquence, la chute, le refuse. Un instant, je suis sur le point de gueuler à mon assureur de se préparer. L’instant d’après je lutte dans un dernier effort, une contorsion, une extension que seul le désespoir ou la rage permet.

C’est un combat formidable où l’arme de la victoire n’est rien : seulement la découverte d’un petit replat. Une mince poignée. L’anfractuosité salvatrice qui offre un répit et récompense de n’avoir pas cédé.

Dans les passages les plus difficile, ce n’est pas de la peur, non. Pas même l’ambition ou la fierté de réussir. C’est un sentiment plus profond, plus animal : c’est l’instinct de survie. Dans ces instants, je me sens vivre parce que je sais que lorsqu’au milieu d’une ascension difficile la peur fait jeter un regard malheureux vers le bas, ça n’est même pas la déception, ni même la douleur qui déambule en dessous, mais bien la mort qui rode. Celle-là que l’on met au défi avec nos cordes, nos nœuds et nos mousquetons. Que l’on toise, bravache, suspendu à quelques fibres de nylon.

La mort, elle est dans les pages de ce bouquin. Elle est là, comme un fait divers, une anecdote, un désagrément qui fait perdre un partenaire de cordée, et mentir à une mère pour lui octroyer l’espoir de voir un fils revenir. Alors que bien sûr, il ne reviendra plus.

Un week-end

Le soleil du premier octobre s’appuyait sur la falaise. Comme un ultime support avant de se laisser glisser derrière la montagne. Des cris brefs et nets rebondissaient entre les rochers. Des cliquetis métalliques leurs répondaient. Nous étions le premier octobre, c’était un beau premier octobre, c’était la fin d’après-midi, et c’était une belle fin d’après midi.

Dix, peut être quinze hommes et femmes s’affairaient sur la falaise rayée de cordes tendues. Des gestes précis et déterminés répondaient à ceux, hésitants et peureux, qui s’exécutaient au son d’indications brèves. On sentait presque, dans le fond de l’air un peu brumeux, la concentration s’amalgamer à l’excitation, laquelle se gorgeait de la chaleur paresseuse irradiée de la roche. Ce weekend prolongé avait un air de colonie de vacances pour adultes. La rusticité n’était pas seulement contrainte, elle était recherchée, comme un exutoire à des vies trop organisées, trop impeccables. En vérité ça n’était peut être pas le sentiment de tous. C’était le mien, c’est ce que j’étais venu chercher, et je l’avais trouvé au double de mes espoirs. Mais nous en étions à trois jours tous ensemble. Je ressentais mon besoin de solitude. Alors, abandonnant discrètement le groupe, j’avais gravi silencieusement les blocs de roches empilés à droite de la falaise. Entre les pierres, un matelas d’aiguilles absorbait le bruit de mes pas et laissait s’enfoncer mollement les grosses chaussures de montagne. Quelques sauterelles voltigeaient en crissant. L’été, pourtant presque mourant, conservait son odeur de pin. Au fur et à mesure de mon ascension, le bruit des grimpeurs s’étouffait.

Alors une fois seul, seul avec le ronflement de la rivière au fond de la vallée, je me suis arrêté. Et seulement, là, j’ai savouré.

Le paysage avait ce côté rassurant des environnements exigeants, de ceux qui imposent leur rigueur et offrent en retour leur pureté et la satisfaction, non pas de les vaincre, mais tout juste de les apprivoiser, d’en obtenir l’assentiment à notre présence. Ces rocs striés de lichens presque jaune et de mousse rêche vert sombre. Ces conifères un peu squelettiques. En haut, ces langues de glaces sur les faces nord. Ces oiseaux de proie, ombres noires glissants sur le relief tourmenté. Une brume faiblarde s’écoulait d’une trouée dans le massif, le soleil y étirait ses derniers rayons, traits nets et francs dans ce panorama chaotique, dards de couleur chaude pourtant désormais trop froids. Seule la falaise et son camaïeu gris sombre fournissait encore une chaleur chiche. L’humidité du fond de vallée allait doucement remonter. Assis, les pieds dans le vide, je sentais la roche restituer cette énergie empruntée. Comme celle d’un poêle à l’agonie dans un salon désert au coeur d’une nuit d’hiver, ça ne durerait pas, et je la savourais d’autant mieux. Nous étions le premier octobre, c’était une belle fin de journée. Abandonnant presque à contrecoeur le repos de la solitude, j’ai lentement rejoint mes camarades. Les cris secs sont doucement revenus. Les conseils de l’instructeur. Le cliquetis des mousquetons. Le frottement des cordes.

C’était un weekend à la montagne, c’était des rencontres, c’était bien, simplement

Quelques pétales au soleil

Dimanche. Il fait frais. Le soleil brille. Le ciel, bleu clair, presque blanc, ne parvient pas à décider s’il est hivernal ou printanier. C’est un de ces dimanches tout à la fois triste et reposant. Il y a un vrai plaisir à être triste. Se complaire dans le dépit, c’est une satisfaction en soi. Comme ces moments de boulimie, lorsqu’on se sent un peu fiévreux, que l’on sait déjà que l’on va être grippé, que l’on va être mal, et où l’on compense à l’avance, où l’on se jette dans le mal comme un nageur d’un plongeoir trop haut. Un dessert que l’on sait indigeste mais dont le réconfort compense tout.

C’est un de ces dimanches où l’envie de ne voir personne signifie surtout l’envie de ne voir que soi même, sans concession, et même avec trop peu d’indulgence.

Au jardins de Reuilly, je m’installe sur une des tables prévues pour jouer aux échecs, ou au dames, ou un quelconque jeu de ce type. Le damier est directement intégré à la table en béton. La passerelle sautille au rythme des coureurs du dimanche qui la traversent. La matinée touche à sa fin, quelques familles reviennent du marché, les cabas chargés. J’ai choisi cette table seulement à demi ensoleillée pour les deux femmes asiatiques pratiquant je ne sais quelle activité, armées d’immenses éventails qui claquent furieusement en s’ouvrant. Du tai-chi, ou une variante. Les mouvements alternent rapidité sèche et une lenteur chargée de retenue et de force. Brusquement, les éventails brandis se déploient, clac, et se referment, clac. Une jambe se lève, un bras s’affaisse, le regard se tourne, on voit l’essoufflement distinctement. Les deux pratiquantes sont si différentes. Si elles partagent les cheveux d’un noir brillant de corbeau et une même corpulence, le visage de l’une est tout en rondeur, la forme de la bouche, démasquée, est un sourire, une invitation à la sympathie. L’autre semble découpée à la serpe. Lèvres pincées, regard ferme, elle porte une rigueur finalement rassurante. Je n’ose pas aller leur demander comment s’appelle leur sport, et le regrette sitôt que, les éventails repliées, elles disparaissent. Les claquements qui accompagnaient mes frappes sur le clavier me manquent dans l’instant. Ils et elles apportaient un exotisme qui manque tellement. Un voyage. Un encouragement, presque.

Je tourne la tête et constate que le couple, arrivé un peu après, s’est justement mis à jouer aux échecs sur une des tables. Je ne m’y attendais pas. Ils ne rentraient pas dans l’idée préconcue des joueurs d’échec du dimanche. Surtout elle, enfoncée dans son manteau en fausse fourrure léopard. Lui, par contre, je l’avais repéré, il est beau garçon et me plait assez. Chatain clair, barbe de trois jours, parisien de pied en cap. Baskets blanches, jean clair un peu court et pourtant légèrement ourlé, un tshirt blanc dépasse du pull léger, d’un gris presque blance, porté sous une doudoune sans manche marron clair, qui va très bien avec ses cheveux un peu bouclés. Je voudrais m’asseoir avec eux, rien que pour le regarder de plus près, sans rien dire. Elle, elle m’indiffère, mais je les trouve beaux, tous les deux. J’aime leur complicité de jeu, silencieuse, et je retrouve, dans cette froide lumière filtrée par les arbres, le plaisir d’imaginer leur vie, ce qui les a mené ici, un dimanche matin de printemps, à jouer sur cette table, dans l’union du jeu, de la réflexion. Adversaires d’un instant de jeu, amis et vraisemblablement plus pour le reste. Couple, ensemble. Je les envie, aussi.

Ils réveillent en moi, dans le vide béant laissé par une complicité que j’ai abandonné à force de ne plus supporter la voir s’effriter, les échos fades de la déception.

Un courant d’air frais éparpille un volute de fumée; ils se lèvent; rassemblent leur affaires; s’en vont.

Un trait de soleil transperce les branches chargées de fleurs déjà flétries et s’écrase sur ma table et mes propres affaires. Quelques pétales s’y écroulent, elles aussi.

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Quand l’envie de plaire…

Cette boule au ventre, depuis les quais de Saône où j’ai jeté les premiers mots de ce billet, au parc Montsouris où je les ai complétés, je l’aurais reconnue entre toutes : elle me connait bien et c’est réciproque. Le sentiment de vide, d’absence, de vanité qui vous saisit lentement et monte du creux de l’estomac jusqu’à embrumer les yeux. L’eau claire, le vent légèrement frais, le soleil pourtant voilé mais déjà chaud, n’y changent rien. Dans ces instants, rien ne peut trouver grâce, rien ne peut compenser. Tout est faux. Ce qui sonne juste n’est là que par contraste, comme le clapotis bucolique d’un ruisseau serpentant au creux d’un pré piqueté de la symphonie multicolore des fleurs des champs, mais chutant quand même en pluie glaciale sur le visage gris et les yeux perdus d’un noyé coincé entre deux rochers. Cette boule, cette tristesse, elle vient toujours après les moments de bonheur, lorsqu’arrive le temps du bilan et lorsque, seul, je regarde le parcours des amis que j’ai quitté et qu’immanquablement, je le compare au mien. Je peine à l’admettre, encore plus à l’accept