Une plume dans le sable froid

Immense. À perte de vue, littéralement : je ne voyais pas le bout de la plage. Je ne distinguais plus le sable de l’océan, et l’océan de la brume. Tout était de la même couleur, un beige forçant sur le jaune, l’ocre. Comme si octobre essayait, désespérément, de réchauffer un peu la plage. C’était un échec et cette bataille perdue annonçait les embruns des tempêtes d’hiver. C’est la seconde fois que je venais ici, en quelques mois. On pourrait dire semaines, tant c’est rapproché. Assez pour avoir un sentiment de familiarité. Assez peu pour ressentir une saison différente. Trouver dans cette arrière saison un autre plaisir : celui du calme, de la fraîcheur qui fait frissonner, d’un début de lutte avec la nature qui est l’antichambre du réconfort trouvé en rentrant dans la chaleur de la maison. Cette lutte, oh bien gentillette, je l’ai ressenti tout au bout de la plage, loin après les autres, plus loin même que les habituelles zones naturistes des plages d’été. Après avoir dépassé la zone des familles aux enfants se roulant dans le sable, après avoir effacé la zone des surfeurs qui déchaînent toujours l’imagination avec leurs combinaisons noires et moulantes, après avoir enjambé la zone des pêcheurs avec leurs cannes et autres filets, après même avoir traversé la zone des punks à chien qui, même ici, semblent un peu plus bourgeois qu’ailleurs. En tailleurs sur le sable humide, ils sirotent les canettes en fumant, ils font même un petit signe lorsque nos regards se croisent tandis que les chiens, derrière eux, creusent le sable et courent de la dune à l’océan.

C’est là, sur ce tapis de sable fin entrecoupé d’intrus – des petits cailloux polis, des coquillages brisés, des débris de bois flottés et même, une plume -, sur ce tapis donc, un peu humide et froid, que je me suis senti vivre pleinement cette arrière saison. L’air iodé plein les narines, je me suis laissé à m’allonger sur ce tapis blanc cassé. Tant pis pour le sable humide plein les vêtements, tant pis. Le bruit du vent et des vagues était seulement troublé par les paroles des amis. Nous parlions de choses et d’autres. On échaffaudait des théories sur les deux garçons qui plus loin, marchaient eux aussi vers l’inconnu alors qu’ils avaient fait bippé le gaydar. Étaient ils ensembles ? Potes ? Pourquoi cette séance photo sur la plage, accroupis chacun leur tour, si ce n’est pour alimenter leurs profils grindr ? Ou bien tindr ? C’est peut être plus tindr que grindr, la photo un peu romantique sur une plage balayée par le vent d’octobre ? On parle de nos années qui passent, notre expérience à reconnaître nos semblables qui s’affine. J’écoute distraitement. Les yeux fermés, je sens le vent chargé de grains de sables frapper mes joues, mon front, mes paupières closes. Je sens du sable se frayer un chemin dans l’oreille. Se fixer sur la commissure des yeux, humides. Il y en a tellement que je soupçonne un des deux amis d’aider un peu le vent. J’entrouvre un œil, j’établis son innocence. Ce n’est que le vent. J’avais envie de respirer de toute mes forces, de savourer ce moment. Alors j’ai respiré de toutes mes forces jusqu’à l’ivresse, jusqu’à la nausée, jusqu’à sentir le sable devenir mou et mouvant, jusqu’à me sentir tanguer.

J’ai savouré ce vent abrasif, ce paysage flou, ce froid hésitant, ce parfum d’iode prégnant et jusqu’aux crissement des grains de sables infiltrés jusque entre les dents. J’ai savouré, enfin, les amis, leur présence rassurante que je ressentais autant que j’entendais. Une main dans une poche, l’autre refermée sur le téléphone. Mon bonheur eut été parfait si, à la place de ce bête téléphone, mes doigts avaient enlacé une main.

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