Un frisson

Billet évidemment écrit avant le reconfinement. Mais j’ai préféré laisser du temps.

Il devait être devant le bar. Le barracuda. Mon antichambre, l’étape habituelle des premiers rendez-vous.

Je pensais le retrouver en arrivant, mais il n’y était pas. J’ai patienté. Je commençais à douter. Des semaines de discussions entrecoupées de longs passages silencieux, la décision d’enfin se voir, un peu pour en finir et se décider si oui ou non, cette interminable drague avait un sens. Il y avait eu un premier rendez-vous avorté, la semaine précédente. Un second, le samedi. Un autre encore le dimanche matin, un autre enfin, le dimanche soir. C’était absurde, c’était de l’acharnement. Il fallait en finir, et que ces occasions manquées deviennent soit une illusion défaite, soit une anecdote rigolote que l’on raconte aux amis demandant avec un voyeurisme gourmant : “et alors vous vous êtes rencontrés comment ? “, et alors je répondrais “internet, évidement”, mais que j’ai ramé, et ramé, qu’il ne voulait pas me voir, et lui rigolerait en protestant, dirait que l’avant-avant dernière tentative c’est moi qui l’avait planté à cause d’une gueule de bois, et je protesterais à mon tour, nous ririons en nous tenant la main, et les amis trouveraient la scène délicieusement niaise mais émouvante, si représentative de ce que l’absurdité de la vie fait de mieux. Ca y est, je rêvasse encore. En attendant, la rencontre n’avait pas eu lieu alors ma scénette de niquedouille, je pouvais la remballer, et en vitesse.

Pourquoi n’était-il pas là, enfin ?

Pourtant il était supposé y être arrivé avant moi. Je patientais en tentant de me trouver une contenance. Ce n’est jamais agréable d’attendre un garçon, la première fois, car quelle attitude adopter ? Faire les cent pas ? Trop impatient. S’appuyer à un mur ? Trop cliché. Faire le piquet ? Trop désespéré. Et puis que faire des yeux, des mains ? Dans les poches ? Nonchalant. Regarder le téléphone ? Ça lui laisse l’avantage de la surprise en arrivant, ça le met mal à l’aise pour signaler son arrivée. Regarder les gens qui passent ? Trop à l’affut ! Et puis quoi faire une fois qu’il est repéré ? Aller vers lui ? Attendre ? Le dévisager ou pire le scruter de pieds en cap ? Faire genre de ne pas l’avoir vu pour lui laisser lâchement l’initiative ?

C’est insoluble. Et pourquoi n’est-il pas là, d’abord ? Il avait dit qu’il y était. Je jette un œil au téléphone. Pas de message. Le relancer ? Trop relou, non ? Ce rencard presque désespéré allait se transformer en un lapin tonitruant. Au moins, je ne me serais pas déplacé trop loin.

Je commençais déjà à me dire que j’aurai du proposer à un pote de dîner ensemble, au moins c’est une valeur sûre, le diner entre potes. Après tout, pourquoi cet acharnement à vouloir rencontrer ce garçon, alors que j’ai tout ce qu’il me faut pour être heureux ? Et puis il m’avait dit qu’il venait en vélo, alors il est où ce vélo, d’abord ? Regardant autour de moi, je fais l’inventaire des bicyclettes attachées au mobilier urbain. Il y a là un vieux biclou marronasse, aux garde-boues un peu tordus. Vélo de ville, il a pu être classieux, il pourrait être vintage avec un peu de maintenance. À côté un classique Décathlon, ni beau ni laid, fonctionnel, gris, quelconque. Le genre de truc que tu achètes par esprit pratique, parce que les vélib déglingués ce n’est vraiment plus possible, et que tu regrettes aussitôt parce que tu es tellement tristement banal avec cette chose. Devant lui, un vélo de route, un peu trop moderne sans pour autant être électrique pour être totalement à la mode. Sans garde boue, donc suffisamment inexploitable par tout temps pour être hipster, mais avec des vitesses au guidon, alors qu’un bon vélo de bobo se doit d’être fixie. Ou à la rigueur, quelques vitesses, mais via des leviers sur le cadre, à l’ancienne. Plutôt joli, cependant. Je lève les yeux au ciel sur moi-même en constatant que je suis en train de juger la finition des soudures du cadre que j’imagine en aluminium. Indécrottable. Encore devant lui, un vélo de ville, noir, cadre arrondi, position haute, électrique. C’est aimable, c’est un peu le Décathlon qui ne s’assume pas. J’ai terminé mon inventaire, et je me dis que finalement quand il a dit vélo, c’est peut être vélib ? Je regarde en direction de la station, je ne vois personne qui pourrait ressembler à mon rencard. Le bar-restaurant, lui, se remplit de plus en plus. J’aurai du m’y installer, tu vas voir qu’on n’aura plus de place, et pas question de l’emmener chez moi, ça, non. Nos échanges m’avaient petit à petit laissé penser que je devais lui laisser sa chance, à ce garçon pas totalement comme les autres. Un agenda impossible, mais une orthographe-grammaire et une syntaxe impeccable. Alors je m’étais dit que non, je ne voulais pas avec lui un de ces plans rapides et décevant car ça, je l’ai déjà un peu quand je veux. Je m’étais dit que j’avais envie de vibrer un peu, même si c’est pour être déçu ensuite. Qu’il aurait peut-être ce je ne sais quoi qui fait qu’on s’imagine des choses. Un vague avenir. Une possibilité de. Osons le mot : être amoureux. Et que donc, ce soir ça serait un verre, un diner, peut être un bisou sur le trottoir, mais rien de plus qu’une promesse et un espoir. Mais évidemment, si le rencard se transforme en lapin…

“- Excuse moi, excuse moi ! Comme j’étais en avance, je suis allé faire une course”. Je tourne la tête. Lève les yeux et rencontre des sourcils légèrement relevés en signe d’excuse.

Oh.

Il est grand. Plus que prévu. Je n’aime pas les grands. Zut. Une course ? Mais où ?

“- je cherche du piment végétarien pour un plat thaï, je n’en ai pas trouvé vers chez moi alors en t’attendant je suis vite allé au magasin, là, mais aux caisses les gens étaient lents, lents, lents…”

Du piment végétarien ? Un plat Thaï ? Bon… Pourquoi pas après tout. S’il me le cuisine un jour, ça mérite une chance. Et puis il y a sa voix, assez puissante, masculine sur le ton, moins sur la forme. Il module son débit. Des blancs entre les phrases, mais de la vitesse et des intonations qui font des triples-axel en parlant, sans que je ne parvienne à déterminer si c’est pour se donner un style ou si c’est totalement naturel. Lors d’un premier rencard, on joue toujours un peu un rôle, on tartine, on en fait des tonnes. Cette voix plutôt grave, aussi, est un peu étouffée par le masque, de couleur sombre, et qui vient s’accrocher à ses oreilles, bien plaquées, symétriques, structurées et en rondeurs, on dirait de l’art nouveau. Des merveilles à parcourir du bout des doigts où au creux desquelles susurrer des mots doux ou scabreux. Je fais un peu une fixette dessus, après tout, c’est tout ce qu’il reste à regarder au premier coup d’œil… Le Covid-19, cet incroyable générateur de suspense lors des rencards, où l’on enlève le masque comme la promise enlève le voile, retardant ainsi de quelques instants soit la déception, soit le frisson.

“- ah, d’accord, et bien ce n’est pas grave, l’essentiel c’est que tu sois là… Content de te voir, enfin !”

Je lui dis que je pensais aller au bar restaurant juste en face. Oui, oui, me répond-il. J’aime sa voix. Sa taille est équivalente à la mienne en fin de compte. C’est acceptable. Ses cheveux sont noirs, fournis, raccordés à une barbe tout aussi fournie, un peu trop longue à mon goût et là aussi, camouflée sous l’étouffoir du masque. Au-dessous, une peau très légèrement basanée se devine et lui donne ce air un peu latino que j’aime assez. Et puis il y a ses yeux, des yeux marrons, marron clair exactement, un peu classique certes, mais ils sont rieurs. De très légères pattes d’oies naissent à leurs extrémités. Sous son masque, je l’imagine sourire et ça me plait.

“- J’ai le temps de fumer une clope et on y va ?” Oh, un fumeur. Je ne m’y attendais pas tellement à dire vrai. Après tout pourquoi pas, je ne vais pas juger là-dessus.

Il fouille son sac à dos, je note que mon ex-mari avec le même, comme la moitié des pédés de Paris d’ailleurs. En extirpe un paquet et un briquet orange. Bic, basique. Fonctionnel.

Il porta d’une main la cigarette vers sa bouche. Il détacha le masque de l’autre, libérant nez, barbe, bouche, lèvres, sourire.

J’ai eu un frisson.

Ils s’aiment

C’est Matoo qui m’a fait découvrir ce livre. J’ai eu immédiatement envie de le posséder. Je n’ai pas résisté longtemps.

Il est beaucoup plus volumineux que je n’avais imaginé. 350 clichés, ça prend de la place.

Je ne me lasse pas de regarder ces témoignages anonymes et rarement datés. Nous sommes habitués aux vieilles photographies, jaunes, noires, sépias. Mais nous sommes habitués aux scènes de rues, aux photographies de classe, aux mariages, au familles qui posent, patriarche au centre, femme à son coté, marmaille tout autour. Nous sommes habitués, même, aux clichés de chasse, de pêche, de travaux des champs. Nous sommes habitués aux images de kermesses. Aux souvenirs de baptême. Aux départs au régiment, les jeunes hommes soigneusement sanglés dans leurs uniformes de soldats, le regard dur et conquérant, sûr de la force héroïque et érotique de leur fière allure.

Nous ne sommes pas habitués aux photos de deux garçons, deux hommes enlacés. Rieurs ou sérieux. Posant ou saisis. Un bras sur une épaule. Une main sur une cuisse. Un regard posé sur l’autre, admiratif ou protecteur. Nous ne sommes pas habitués, surtout, à ces sourires. Sur les vieilles photos, on voit rarement sourire. Là, ces garçons sourient. Ils sont heureux. A une époque et dans des lieux où c’était encore moins évident qu’ici et maintenant, ils rient. Ces sourires, c’est le bonheur. J’y devine parfois une pointe de gène, un mélange d’inquiétude et de fierté : celle de poser, de se montrer, d’assumer des sentiments, de prendre un risque. J’y vois le plaisir d’emmerder la société, de vivre libre un instant et d’en graver un souvenir, comme une marque de défiance et de provocation. Ces clichés, dans de mauvaises mains, pouvaient ruiner une vie. Mais cachées sous un uniforme, un costume du dimanche où un bleu de travail, donner une raison à un cœur de battre. Ces photos, chacune individuellement et toutes rassemblées, sont à la fois indubitablement anciennes, et indéniablement d’actualité. Eux sépias pourraient être nous sur instagram. Les mêmes poses, les mêmes regards mutins, la même fierté. Avec eux, c’est comme se sentir une autre filiation. Puisque nous ne seront jamais comme nos parents, ces si beaux garçons nous donnent de nouvelles racines, une appartenance intemporelle à une humanité. Ces histoires en noir et blanc sont un encouragement aux couleurs de l’arc en ciel. D’une certaine manière, ils m’offrent un passé et leur survivance au travers de ce livre, un futur, presque une immortalité. Je suis heureux pour eux qu’ils soient là. Ils peuvent être fiers et je le suis pour eux.

Au hasard, j’ouvre la page 104, et ces deux garçons, là, si jeunes, si beaux, en uniforme, le calot légèrement de travers, m’émeuvent intensément. J’aimerai les prendre contre moi, les remercier d’avoir fait cette photo, les remercier d’avoir été, les encourager à croire à cet amour évident, à ne rien lâcher, jamais.

L’un à un bras autour des épaules de l’autre. L’autre, justement à noué ses mais sur celle de l’un,  sur sa cuisse droite. Ils s’aiment, c’est absolument évident et indubitable. L’un, qui a un sourire fier. Le regard, assuré. Il est heureux. Si heureux. L’autre, bien de face, est plus réservé. Le sourire est un petit peu crispé. Plus doux, moins conquérant. Il sens le caractère scandaleux du cliché. Pourtant il est là. Sous son uniforme, la cravate bien nouée, il est présent. Son cœur bat très fort, j’en suis certain. Il savoure aussi cet instant. Que n’a-t-il pas vécu pour aboutir à cet instant ? Des vexations, des violences peut être. La peur d’être découvert ? Une fiancée pour donner le change, abandonnée rapidement ? Le rejet de sa famille, la honte de son père ? Ont-ils frémi lorsque le photographe, forcément complice, a dit “on ne bouge plus” ? Les mains se sont elles resserrées un petit peu ? Se sont ils jetés un regard, une fois le flash éteint? Se sont ils embrassés, pudiquement ? L’autre, plus assuré, a-t-il plongé ses lèvres au creux du coup de l’un, caressant du bout des lèvres la douceur de sa peau ? Inspirant lentement son parfum d’homme, de son homme, qu’il reconnaitrait entre tous et qui le fait vibrer ? Je les imagines. Une rencontre de régiment. Rencontre craintive, des regards fuyants, qui se trouvent finalement, qui jouent à cache-cache avec les autres hommes, qui mentent aux uns et aux autres, à leur famille et peut être justement à une fiancée qui attend au village, des omissions quant aux permissions camouflées pour simplement se retrouver à deux, et partir là où personne ne les reconnaitra, jusqu’à aboutir un jour devant cet appareil photo. Cela a-t-il duré plus que la période militaire ? Ont-ils su, ont-ils pu maintenir cet amour ? J’aime imaginer qu’ils y sont parvenu, mais par quel truchement ? Vieux garçons opportunément voisins ? Qu’ont-ils bien pu faire de leur vie ? J’essaie de leur inventer un trajet de vie. L’un garagiste, l’autre boulanger ? Ou bien Journaliste ? Ouvrier ? Musicien peut être. Mariés infidèles, amants éternels ? Peut être, hélas, que l’un ou l’autre, peut être même les deux, sont de toute façon morts sur un champ de bataille quelques semaines, quelques mois après et qu’à l’instant du dernier soupir, ils ont pensé et vu l’autre.

Ces deux hommes si jeunes, morts désormais, j’aimerai lire leur vie dans leur yeux, deviner et m’inviter dans leur avenir maintenant écoulé, croire, surtout, qu’ils ont été heureux malgré tout, malgré les autres, et que ces deux regards si beaux, ces deux sourires si forts, ces mains réunies si puissantes ont eu le droit à une véritable histoire, que les regards se sont vus vieillir, que les sourires se sont embrassés longtemps, que ces mains se sont caressées pendant des années. Je l’espère intensément, et j’espère qu’avant d’arriver dans cette collection puis page 104 de ce livre, cette photographie est restée dans un portefeuille, dans la poche de poitrine de l’un d’eux et qu’elle a accompagné les battements de son cœur. Qu’elle a été un encouragement dans chacun des moments difficiles. L’assurance que quelque part, l’autre pensait comme lui, et pensait à lui.

Ils s’aiment, Un siècle de photographies d’hommes amoureux 1850-1950.

Ils s'aiment, Un siècle de photographies d'hommes amoureux 1850-1950

Bleu ciel

“The power of love. Le concept de la chanson tête-rebord-fenêtre, dans les moments de solitude où effectivement, on est irrésistiblement attiré par le rebord de sa fenêtre, on penche la tête on regarde dans le vague, on pense au passé, ça ne marche qu’avec un seul type de chanson, de Céline Dion, et ça vaut tous les psy” Boomerang d’Augustin Trapenard, avec Valérie Lemercier.

Moi c’est “Sur le même bateau”.

Accoudé à la balustrade comme sur la passerelle à l’embarquement, le pied posé sur la chambranle. La tête, sur la bordure de l’autre fenêtre restée fermée. Les yeux, dans le ciel. Immaculé. Pur. Vide. Net. Bleu.

Les yeux dans le vague. Une douce euphorie me fait légèrement tanguer. L’envie d’être heureux me tenaille, devant ce ciel vierge, sous la morsure du froid de novembre. L’instant l’est, heureux. Le fond n’y parvient pas totalement : c’est le bonheur d’être triste. Le confinement, le second, déjà, s’installe. Avec lui la rupture d’avec les amis, les proches, d’avec l’affolement du quotidien, les sorties, le cinéma que j’avais retrouvé, les théâtres que je n’aurai pas eu le temps de refréquenter, la salle de sport déjà refermée, l’escalade jamais vraiment récupérée, les sorties motos qui se multipliaient, déjà tuées. Un ciel bleu, intensément, parfait, sans une brume et sans un nuage et qui commence à foncer. Un ciel océanique après une journée de tempête, lavé de tout. Vierge, mais surtout vide. Un soleil, oui, mais le froid mordant de la réalité de novembre. La tempe sur ma fenêtre, la main sur la balustrade de fonte noire, l’esprit divague et je sens s’établir la nonchalance de la mélancolie. Malgré moi, je pense à ma vie d’avant, celle que les impôts, abruptement, viennent de me rappeler en affichant le mot “divorcé” à coté de “statut”. Est-ce bien utile de nous infliger ce rappel ? Célibataire aurait été pareil. Juste, ça aurait rembobiné ma vie un poil plus loin lorsque, plein d’espoir, de naïveté, je ne m’imaginais pas du tout en couple stable, lorsque je n’avais pas gouté à la redoutable satisfaction d’être établi dans un moule social confortable, aujourd’hui encore embelli par l’érosion du temps qui passe, qui poli les bons souvenirs et arrondi le tranchant des mauvais.

Car quoi de plus malheureux qu’un mauvais souvenir, à part un souvenir heureux dont on sait qu’il ne se reproduira plus ? C’est le point de départ idéal pour se laisser glisser entre les draps du désespoir. La tristesse, la rancœur, l’amertume sont des solutions si faciles que les retrouver est presque encourageant. C’est comme une démission, mais en plus passif. Il n’y a même pas besoin de le décider, juste se laisser faire. Une gentille glissade sur une planche que l’on a savonné soi-même.

Mais je n’ai pas envie de cette glissade. Je n’en ai pas envie. Encore moins que de rester cloitré chez moi, ni d’être irréprochable. Pas plus que prétendre l’être. La tempe sur la fenêtre, les yeux mi-clos, je vois le ciel s’obscurcir doucement. C’est le soir. Des lumières, doucement, s’allument.

De toute manière, je sais bien que je briserai ce confinement. Un peu, pas trop, juste assez pour me sentir légèrement coupable, mais pas irresponsable. Juste un peu, par envie d’être heureux, pour boire, manger, fumer et rire. Pour ne surtout pas penser au lendemain, oublier ce qui est perdu, et me perdre dans les regards des amis, le sourire de l’un, l’ironie de l’autre, les regarder et les aimer car finalement, avec eux nous sommes sur le même bateau.

Un doigt de champagne, un toast au départ

Dans les soutes le bagne, et les heures de quart

Des soirées mondaines, des valses ou tango,

Au ombres à la peine un mauvais tord boyau

En attendant l’escale, Athène ou Macao,

Sous les mêmes étoiles, sur le même bateau.

Ça vaut tous les psys.

Une plume dans le sable froid

Immense. À perte de vue, littéralement : je ne voyais pas le bout de la plage. Je ne distinguais plus le sable de l’océan, et l’océan de la brume. Tout était de la même couleur, un beige forçant sur le jaune, l’ocre. Comme si octobre essayait, désespérément, de réchauffer un peu la plage. C’était un échec et cette bataille perdue annonçait les embruns des tempêtes d’hiver. C’est la seconde fois que je venais ici, en quelques mois. On pourrait dire semaines, tant c’est rapproché. Assez pour avoir un sentiment de familiarité. Assez peu pour ressentir une saison différente. Trouver dans cette arrière saison un autre plaisir : celui du calme, de la fraîcheur qui fait frissonner, d’un début de lutte avec la nature qui est l’antichambre du réconfort trouvé en rentrant dans la chaleur de la maison. Cette lutte, oh bien gentillette, je l’ai ressenti tout au bout de la plage, loin après les autres, plus loin même que les habituelles zones naturistes des plages d’été. Après avoir dépassé la zone des familles aux enfants se roulant dans le sable, après avoir effacé la zone des surfeurs qui déchaînent toujours l’imagination avec leurs combinaisons noires et moulantes, après avoir enjambé la zone des pêcheurs avec leurs cannes et autres filets, après même avoir traversé la zone des punks à chien qui, même ici, semblent un peu plus bourgeois qu’ailleurs. En tailleurs sur le sable humide, ils sirotent les canettes en fumant, ils font même un petit signe lorsque nos regards se croisent tandis que les chiens, derrière eux, creusent le sable et courent de la dune à l’océan.

C’est là, sur ce tapis de sable fin entrecoupé d’intrus – des petits cailloux polis, des coquillages brisés, des débris de bois flottés et même, une plume -, sur ce tapis donc, un peu humide et froid, que je me suis senti vivre pleinement cette arrière saison. L’air iodé plein les narines, je me suis laissé à m’allonger sur ce tapis blanc cassé. Tant pis pour le sable humide plein les vêtements, tant pis. Le bruit du vent et des vagues était seulement troublé par les paroles des amis. Nous parlions de choses et d’autres. On échaffaudait des théories sur les deux garçons qui plus loin, marchaient eux aussi vers l’inconnu alors qu’ils avaient fait bippé le gaydar. Étaient ils ensembles ? Potes ? Pourquoi cette séance photo sur la plage, accroupis chacun leur tour, si ce n’est pour alimenter leurs profils grindr ? Ou bien tindr ? C’est peut être plus tindr que grindr, la photo un peu romantique sur une plage balayée par le vent d’octobre ? On parle de nos années qui passent, notre expérience à reconnaître nos semblables qui s’affine. J’écoute distraitement. Les yeux fermés, je sens le vent chargé de grains de sables frapper mes joues, mon front, mes paupières closes. Je sens du sable se frayer un chemin dans l’oreille. Se fixer sur la commissure des yeux, humides. Il y en a tellement que je soupçonne un des deux amis d’aider un peu le vent. J’entrouvre un œil, j’établis son innocence. Ce n’est que le vent. J’avais envie de respirer de toute mes forces, de savourer ce moment. Alors j’ai respiré de toutes mes forces jusqu’à l’ivresse, jusqu’à la nausée, jusqu’à sentir le sable devenir mou et mouvant, jusqu’à me sentir tanguer.

J’ai savouré ce vent abrasif, ce paysage flou, ce froid hésitant, ce parfum d’iode prégnant et jusqu’aux crissement des grains de sables infiltrés jusque entre les dents. J’ai savouré, enfin, les amis, leur présence rassurante que je ressentais autant que j’entendais. Une main dans une poche, l’autre refermée sur le téléphone. Mon bonheur eut été parfait si, à la place de ce bête téléphone, mes doigts avaient enlacé une main.

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L’esplanade du tout et n’importe quoi

Une bourrasque me fait presque vaciller. Ça brasse toujours à cet endroit. Je persiste: je veux continuer à suivre ce garçon au jean gris ajusté juste comme il faut. Je pousse le vent devant moi, je vois que lui aussi lutte un peu. Ses cheveux, pourtant assez courts, virevoltent. Ça fait bien 50 mètres que je le poursuis. En vérité lorsque je suis arrivé sur l’esplanade, je n’ai pas saisi immédiatement que c’était quelqu’un. Il faisait un exercice de gymnastique sur des marches d’escalier. Le pont, comme quand on était petits, à l’école. Sauf que lui avait les mains 3 marches plus bas que les pieds, et parvenait pourtant à tenir parfaitement courbé. Son t-shirt était aussi largement remonté sur son torse, laissant apparaître un ventre coupé bien symétriquement par une ligne de poils remontant vers les pectoraux, d’un côté. De l’autre, cette ligne châtain clair accompagnait l’œil à la ceinture, puis sur ce jean, gris donc, qui fuselait des cuisses agréablement galbées. Entre, évidement, la bosse du désir avait capté mon regard et accéléré doucement ma respiration. Je suis resté à le regarder tenir ainsi une demi minute, pas trop loin et pas très discrètement. J’ai hésité à voler une photo pour le mini groupe WhatsApp des potes qui, comme moi, auraient apprécié le spectacle à sa juste valeur. Je ne l’ai pas fait, un peu par crainte de me faire griller, un peu par honte de passer pour un genre de prédateur détraqué. Ça n’aurait pas été grand chose comparé à ma décision de le suivre après qu’il se fut relevé, qu’il eut réajusté son t-shirt en cachant ainsi des abdos dessinés juste comme il faut, puis remis son pull et enfin sa veste, pris ses affaires et se soit mis en chemin. C’était uniquement pour le plaisir de regarder son cul. Alors, bon, passer pour un prédateur… Mais c’était si beau à regarder. C’est le plaisir de la balade sans destination : la destination devient celle où le hasard guide les pas, et où les yeux emportent l’imagination.


Me disant cela, j’ai le regard attiré par un petit groupe, 4 personnes, dans un coin de la tour nord-est. Par ce froid, ils semblent pique niquer. Qui pique nique un samedi soir d’octobre sur le parquet de l’esplanade de la bibliothèque François Mitterrand ? À quelques éclats d’une lumière vacillante, je constate qu’ils ont allumé des bougies. Intrigué, je ralenti, ralenti, et dévie légèrement pour me rapprocher. Je réalise que ce petit groupe, emmitouflé dans des doudounes, est en train de se préparer une raclette. Il y a là un peu de charcuterie, un paquet de fromage en tranches. J’ai envie de rire tant c’est improbable. Je ne suis pas certain qu’ils soient confortables, je ne suis pas certain que leurs bougies chauffent assez pour fondre le fromage, je suis pourtant certain qu’il vont passer une bon moment : Même ratée, leur soirée sera assez inattendue pour être mémorable.


Pendant ce temps, le pantalon gris a fait une échappée et déjà, il disparaît de mon regard et de mon esprit. Entre les issues de secours de la bibliothèque et un passage destiné à je ne sais quoi, zone un groupe de jeune. La parole forte, les gestes amples, les rires gras : ils sont exactement le cliché du groupe d’adolescents. Mes yeux glissent le long des murs en bétons, tombent sur deux garçons, joggings un peu ample, tshirt ajustés répétant une chorégraphie. Mouvements larges, étendus, successions de mouvements rapides et de pauses marquées. Je n’entends pas leur musique, ca n’en est que plus beau : je ne vois que la précision des gestes, la régularité des enchaînements, le synchronisme des corps, l’amplitude emphatique des moulinets de bras, la rectitude sévère des pas chassés. L’un d’eux me jette, un regard. J’esquisse un vague sourire, un peu gêné. Nos yeux restent accrochés quelques fragments de seconde, c’est à la fois court et interminable. J’aurai voulu transmettre dans cet instant mon admiration pour leur courage à s’entraîner ainsi, un soir venteux d’octobre. Leur indifférence aux regards des badauds qui comme, s’interrogent vaguement sur leur but ou les ignorent surement. Et surtout pour la beauté de leur art, inattendu ici. Pourtant je n’ose pas m’arrêter, je passe devant eux. J’aurai du.


C’est passé, c’était beau, c’était instantané, c’est pour ça que j’aime cette esplanade. Le vide y est toujours empli de tout et n’importe quoi, ce qui est la plus parfaite preuve de son humanité, non ?

Voyages

Dans le métro ce matin, j’ai repensé à mes premiers trajets en arrivant en ile de France. Les rames étaient à peu près vierges d’écrans, de toute manière il n’y avait aucun réseau mobile. Les ipods régnaient en maîtres, mais pour le reste les livres en papiers étaient là. Surtout, les regards étaient là. Même dans le vague, perdus, renfermés sur eux même et sur le trajet quotidien, il était possible de croiser des yeux, échanger un vague sourire un peu compatissant, ou alors de connivence lorsqu’on se surprenait à regarder ensemble quelque chose ou quelqu’un et qu’en s’interrogeant du regard, on savait qu’on était d’accord sur la conclusion. J’ai la chance de faire une bonne partie de mes trajets sur une ligne de surface. Les yeux peuvent s’égarer sur les façades des immeubles. S’agripper aux œuvres de street-art. Comparer les architectures. Constater le temps qu’il fait. Voir le soleil, un peu.

Ça n’est pas forcément merveilleux. Les immeubles, ce sont aussi ces tours assez vilaines du quartier Olympiade. D’autres immeubles un peu ratés, qu’un architecte a dû trouver harmonieux sur le papier et qui se révèlent décevants une fois élevés. D’autre encore où l’architecte, blasé, n’a pas même fait l’effort d’essayer. Mais ce n’est pas grave, même moche, même quelconque, les yeux sont sur le lointain.

Dans le métro ce matin, j’ai constaté que les têtes étaient baissées. Juste des têtes fléchies, avachies, pesantes, courbées sur des écrans illuminant en blanc froid, en bleu, des yeux cernés, fatigués, clignotants. Plus de regard sur le voisin, sur la voisine. J’ai réalisé que moi même, je ne jetais plus un œil à la dérobée que sur l’écran d’un autre, que je n’imaginais plus en fonction de la personne, mais en fonction de son écran. Une série, un jeu plus ou moins débile, traduisent ils un simple sentiment d’ennui, et l’espoir d’oublier ce temps de transport ? Un jeu plus complexe, et je m’interroge sur ce gamer : que va-t-il chercher dans ce monde virtuel ? Quelle quête est il en train de réaliser ? Combien de temps y consacre t il ? Est-ce totalement solitaire, ou bien a-t-il des amis dans cet environnement virtuel ? Un article de presse, et je cherche à connaitre l’origine. Généraliste genre Le Monde ? Libé ? 20 minutes ? Le Figaro ? Ou un spécialiste quelconque ? J’imagine ce qui se passe dans la tête des lecteurs. Pourquoi ce site ? Pourquoi cet article ?

Par exemple, ce jeune homme en costume de milieu de gamme, pourquoi Le Figaro ? Est-ce le hasard d’une agrégation google news ? Ou bien est ce vraiment son affinité ? Soudain je l’imagine, partir le matin, embrasser vite fait sa copine, un lacet mal fait et les cheveux encore humides. J’imagine un appartement quelconque de place d’Italie. Pas fou, mais pas minable non plus. Un deux pièce un peu minuscule, certes, mais qu’elle a arrangé comme elle a pu, avec quelques guirlandes lumineuses, un terrarium qu’on lui a offert parce que c’est à la mode, un peu de désordre et de la vaisselle ikéa dans la kitchenette. Ce n’est pas chez lui, ce n’est pas chez eux, en fait, c’est chez elle. L’armoire est remplie de vêtements féminins, rien qui ne soit à lui. Les murs, grelés de photos où il n’est pas, mais où elle pose avec d’autres, en Amérique du sud, et puis aussi au Maroc, et beaucoup, beaucoup, des images d’océan. Va savoir pourquoi. Pourquoi n’est il pas là ? Comment en sont-ils arrivés là? Je les pense amants de circonstance, je jette un regard à son annulaire, vierge. Elle est Parisienne, ils se sont connus il y a longtemps. Lui il vient de l’Est, ou non, plutôt du Sud. Orléans, ou plus loin encore, pourquoi pas Vierzon ? Il est venu pour un entretien quelconque. Un stage, ou un emploi, même. Il sent le crépuscule de la vingtaine arriver bien plus vite que prévu, et sans doute veut il rejoindre la capitale pour se rapprocher d’elle. Une amoureuse d’il y a longtemps, des études, et qu’il a l’espoir d’accrocher plus longtemps, car il sent qu’ils sont faits pour être ensemble mais il n’a jamais osé le lui dire, de peur de se faire rembarrer. Il en a assez de Vierzon, des potes toujours pareils, de sa mère qui veut le voir tous les dimanches, et de son père qui lui casse les couilles à radoter toujours les mêmes conneries. Alors il espère arriver ici, trouver son logement pas loin et petit à petit, de nuit volées en baisés échangés, se fixer un peu. Il escompte, semaines après semaine, l’apprivoiser et sans jamais le lui dire franchement entrer dans sa vie, moitié par habitude, moitié par effraction. Il se voit père, si ça se trouve. Il n’imagine pas que pour elle, il n’est pas grand-chose. Un pote qui baise bien, qu’elle n’assume pas auprès de ses copines, dont elle ne raconte même pas la présence, régulière pourtant, le temps d’un weekend. Lui l’aime. Elle, elle l’aime bien. C’est tout le drame qu’il ignore, qu’il soupçonne peut être au fond de lui mais qu’il souhaite, tout aussi vaguement inconsciemment, conjurer petit à petit. Il y pense un peu, à cet instant, alors que ses yeux marron clair glissent sur les lignes sans les lire vraiment. Il passe sa main dans ses cheveux en désordre, au fond il est assez beau, ce garçon, avec son physique quelconque mais attachant, son nez un peu court et retroussé, une barbe irrégulière mais qu’il conserve pour faire plus vieux et parce que c’est à la mode. Sa peau garde quelque traces de l’adolescence, mais elle est assez belle, pas grisâtre, avec quelques petites rides au front et à la commissure des yeux. Le cou est convenable dans ses proportions, et s’engouffre dans un col de chemise un peu déserré. Sans la cravate, le premier bouton serait ouvert, et alors peut être que quelques poils s’échapperaient. Ce qui ne va pas c’est justement sa chemise mal repassée. Elle a souffert du passage dans la valise, dans le TER de Vierzon. Et cette cravate un peu trop large au nœud approximatif. Il n’en a pas l’habitude mais tout en s’en défendant auprès de ses potes, il aime bien car il se sent plus important et digne, plus adulte, ainsi. Il est encore trop jeune, probablement, pour savoir qu’on reste enfant toute notre vie, que seules les circonstances nous forcent à être adulte, responsable, pénibles. Le reste, ma foi, pourquoi pas. Il passe encore la main dans sa tignasse, quitte cet écran froid, relève la tête, jette un regard vif sur les murs de la station dans laquelle la rame s’engouffre. Je vois une inspiration rapide, un frémissement des narines. Il tourne la tête, nos regards se croisent. Je choisis de soutenir un peu ses yeux. Marron clair.

Au fond, je veux qu’il sache que je l’ai vu et que dans ce métro, il m’a fait voyager tellement plus loin que ce que mon écran, qui s’est éteint, n’aurait jamais pu le faire.

Un nom

A demi allongé, avachi sur les oreillers, débraillé et décoiffé, un peu emmêlé dans la grande couette, je savourais mon bouquin. Le bouquin d’évasion parfait, qui pourrait être une série Netflix idéale, mélange de grandes intrigues sur plusieurs chapitres et de petites péripéties sur quelques paragraphes, de faits d’épisodes quotidiens presque répétitifs mais dans une trame plus extraordinaire, bref la chose idéale pour se laisser emporter tard le soir alors qu’il faudrait dormir et tout aussi tard le matin alors qu’il faudrait… Non, il ne faudrait rien, c’est OK après tout de trainer un samedi matin. Plongé dans la chaleur du lit, laisser les yeux glisser sur les lignes, l’esprit s’évader… L’héroïne vaquait à ses occupations et puis soudain, il a fallu que l’auteure précise un nom de rue. Le nom de mon ex-mari. Voir ces syllabes accolées m’a arraché de l’univers du bouquin, comme on ouvre trop brutalement les rideaux d’une pièce plongée dans une rassurante pénombre. Cette irruption d’une part de ma réalité m’a laissé hébété, à l’arrêt. Bloqué. Je n’arrivais plus à faire avancer mon regard. Fixant ces quelques malheureuses lettre juxtaposées, je ne parvenais pas à accepter leur présence ici. Pourquoi m’imposer ça, moi qui était si bien, vautré dans ma matinée de weekend, feignant d’ignorer un programme de la journée pourtant presque minuté ? Au fond de moi, je sentais les sentiments fourbir leurs armes, l’inconscient pousser au naufrage, le conscient écopant à toute allure, et la zone grise un peu entre les deux faisant n’importe quoi. Le pessimiste me hurlait que voilà où j’en étais : loque plus proche de la quarantaine que de la trentaine, échoué lamentablement en travers d’un lit entouré d’une chambre mal rangée, en plein refus de la réalité et préférant une pauvre série romanesque tout à la fois de gare et à l’eau de rose. L’optimiste, l’œil torve et un peu grinçant, renchérissait en acquiesçant : “ouais, ouais, and so what, c’est quoi ton problème avec ça, tu vivais pas déjà ta meilleure vie quand tu restais enfermé dans ta chambre le matin, adolescent, perdu dans tes livres, t’es pas bien là, pas lavé, un plateau plein de miettes du petit déjeuner éparpillées autour d’un mug sale, les pieds à l’air, c’est quoi ton problème, ose dire que ça ne te manquait pas, marié, ces moments de relâchement et de solitude, ose seulement le dire!”. Effectivement, je ne pouvais pas le dire. Les matins à deux, relâchés, je les aimais bien aussi pourtant, aussi. Avec cependant, toujours au fond de la tête, l’inquiétude de ne pas oublier ses envies à lui. Les yeux toujours figés sur le livre, je repensais à ce nom que j’ai chéri, si fort, et que pourtant j’avais refusé d’adopter. Crainte inconsciente d’aller trop loin ? De trop m’impliquer, d’effacer mon identité ? J’ai toujours trouvé regrettable et jamais compris cette habitude de changer de nom lors d’un mariage, à fortiori car ce sont presque toujours les femmes qui concèdent ce sacrifice. Ce n’est qu’un nom, mais un nom ce n’est pas rien. Quelle dose d’enthousiasme, d’abandon de soi faut-il pour renoncer ainsi à son nom et l’histoire qui y est associée, et en accepter un autre qui porte lui aussi une histoire, mais pas la même ? Quel niveau de souvenirs déplaisants sont nécessaires ? J’avais trouvé amusant, un peu après mon mariage, de mélanger nos noms pour en créer un de toute pièces à destination des réseaux sociaux, là où un relatif anonymat était souhaitable. C’était un peu romantique, et cette création ex-nihilo, était à nous et à nous seul, sans l’histoire de nos familles. Ca n’était qu’un pseudonyme, mais il était commun, et créé par nous, pour nous. Je repensais à nos discussions sur le sujet, quelques mois, quelques semaines même encore, avant la rupture. De fil en aiguille, je repensais à ma douleur, au moment de renoncer à l’alliance, ce bête anneau de métal gravé d’un prénom et d’une date, symbolique lui aussi, comme un nom. J’ai senti s’embuer mes yeux. Si en plus, il avait fallu changer de nom, revenir en arrière… Mon pouce, comme, encore aujourd’hui, je recherche un peu de réconfort, parti à la recherche du métal tiède et lisse, à l’intérieur de l’annulaire gauche. Je repensais à mon émotion au moment où il me le glissa au doigt; une émotion presque craintive tant l’ampleur et l’audace de l’engagement qu’il représentait me stupéfiait. De la page, mon regard glissa dans la chambre, vers la petite coupelle où cet anneau est déposé depuis plus d’un an désormais. Je me suis promis de le ranger définitivement vendredi prochain. L’audace n’était pas si forte. L’ampleur, pas si importante. Dans un soupir, je décidais qu’il était temps de poursuivre. Mon regard rechercha sur la page les quelques lettres aussi émouvantes que dérangeantes, et glissa sur la suite. Le lit, la couette, le désordre, petit à petit, s’estompèrent jusqu’à disparaitre. L’histoire continue.

Heureuse tristesse

Un sentiment m’assaille, à chaque arrivée là-bas. Tellement ambivalent que je peine à le définir, mais que j’ai le sentiment de si bien connaitre et si bien retrouver. Chaque fois, je pense au premier paragraphe du premier roman de Sagan. “Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsède, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. C’est un sentiment si complet, si égoïste que j’en ai presque honte alors que la tristesse m’a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais l’ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd’hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres”.
Un sentiment que je ressentais souvent, avant d’être en couple, que j’avais un peu oublié, pendant, et qui ressurgit. “Une soie énervante et douce, qui me sépare des autres”, est l’image quasi exacte.
La volonté de tout couper, d’oublier le monde, de me rabougrir dans mon coin de campagne avec l’espoir également angoissant et rassurant d’y être oublié. Imaginer une vie en presque autarcie, seulement occupé à faire survivre ces murs biscornus et ce toit bancal. Me plonger et même me noyer dans une forme de renoncement, comme on plonge dans un roman, vous savez, ce genre de roman où l’on s’imprègne tellement de tout qu’il semble plus réel que nos vies un peu absurdes. En ce moment, je me noie dans un roman se déroulant à la fin du 19eme siècle en Ariège. C’est dire.

Et puis, comme c’est la vraie vie, je me secoue, je mets à exécution une part seulement de ce renoncement : en déposant le smartphone, j’abandonne la connexion permanente au monde et en quelques heures le bonheur s’installe. La morosité est remplacée par le plaisir de vivre doucement, hors des soucis habituels, remplacés seulement par les préoccupations très concrètes envers ces murs biscornus et ce toit bancal.
Les jours passent. Les amis aussi. Un oiseau rentre dans la maison, je l’en fais sortir. Des lézards se promènent. Une pluie noircit la terre, le soleil la fait ensuite fumer en parfumant l’air. Une randonnée succède à des menus travaux. J’y regrette de ne pas être capable de reconnaitre les essences des arbres, des fleurs, des cultures, et d’en connaitre les dangers ou les vertus. La soie n’est plus énervante et douce, mais seulement douce.

Et puis, vint le départ. Je suis parti sur un coup de tête, l’envie de rester sur une bonne journée. Je ne voulais pas laisser à la soie le loisir de redevenir énervante. En une heure, deux peut être, j’ai tout remis en état de veille et c’est le cœur lourd que je suis parti, obsédé par l’indécision, encore, quant à ce que je veux faire de ce lieu.

Je n’ai pas fait 2 kilomètres que, saisi par la beauté de la fin du jour et du début du crépuscule, je me suis arrêté.

Là, le long de la route, j’ai le sentiment de sentir simultanément la vacuité de l’existence et son indéniable intérêt. La sensation est profonde, car elle est sincère. Il n’y a pas, ou si peu, d’artifice à ce moment.
Il a plu. C’est vert, jaune, rose, bleu, violet. L’air légèrement frais sent la terre et le petrichor. Le soleil est rasant, il dessine les collines, inonde pour quelques minutes encore le fond de la vallée, s’éclate sur les moindres obstacles, arbres, moutons, clôtures, vaches, étirant des ombres toutes en nuances de vert. C’est beau, c’est simple, c’est tout. Une brume se forme devant moi, âcre, un peu musquée. Piquante et chaude. Des volutes s’épanchent, s’estompent, étalant une odeur de cavalerie et de vanille, d’animal sauvage et d’encens, presque de renfermé, comme la maison lorsqu’on y entre après une longue absence.
Tout parait si réel, à ce instant. Tout l’est, précisément. La vie semble consistante, sincère, franche, immuable. Et pourtant aussi sensible, fragile, fugace.
En tous cas, je renonce à la comprendre et m’applique seulement à la savourer.
L’envie me traverse de vouloir rester, seul s’il le faut. Et même, en fait, précisément seul, oui. Je me rêve de nouveau hermite, hors du monde. L’idée revient comme à l’arrivée, différente pourtant, car les amis sont passés. Comme l’instant, l’envie est aussi fugace qu’ambivalente. Elle est un paradoxe parmi tous ceux qui permettent de vivre.
Je me retourne, plonge les yeux dans la forêt, verte sombre. La nuit commence à gagner.

Soudain, un tracteur antédiluvien surgit dans un concert de claquement et de grincement. Juchés dessus, elle au volant, lui sur le garde boue gauche, deux jeunes, fin de vingtaine, tressautent au rythme du moteur et des bosses de la route. Ils rient. Ils me font signe. Je leur réponds. Je suis jaloux, mais les voir heureux me rend heureux.

J’inspire une dernière bouffée de cet air fraichissant, expire profondément. Il est temps de vraiment partir.

Bribes

Bruit de scooter, par la fenêtre ouverte. J’entends un craquement léger et une voix étouffée. Est-ce un rêve ? Je m’imagine dans un fauteuil. Je n’y suis pas. Je suis ailleurs, l’esprit embrumé, égaré dans cet étrange état entre sommeil et éveil. J’en ai conscience. Je cherche à y rester. C’est si agréable. Se sentir dormir, avoir conscience de son repos, c’est presque aussi jouissif que le parfum de la brioche chaude un matin d’hiver. Je me retourne langoureusement, par mouvements désordonnés. J’ai mal à l’oreille droite. Satanées bouchons d’oreilles. Étalé sur le lit, je roule sur le dos. Bien être.

Je ressens un léger torticolis. Agacement. Je respire lentement. Entre les volutes des rêves, je perçois un fauteuil, des visages et des idées, un fauteuil club un peu déglingué, jamais je ne saurait ce qu’il fait là. Des montagnes frappées par des vagues dont je sens jusqu’au goût salé. Un rire d’enfant. Des pétillements. Associée à un mélange d’excitation et de profond laisser-aller, je sens une idée se frayer un passage. “C’est ainsi, pas éveillé, pas endormi, que les instants sont beaux. C’est pur, c’est authentique. On touche du doigt la vérité poétique de l’inconscient en y accédant sans les excessives gesticulations de l’alcool ou d’autres artifices. Il faudrait l’écrire, mais l’écrire c’est se réveiller et se réveiller, c’est quitter et oublier. Dommage. Je ne veux pas”.

Je me dis que ce réveil nocturne est de mauvais augure, qu’il ne faut pas y céder, ou plutôt qu’il faut céder, s’abandonner, retourner au sommeil. Se réveiller seul, de traviole dans le lit, c’est comme une mauvais nuit dans un hôtel inconfortable, mais à domicile. Je sens l’échec venir, les brumes, partir. Les idées engourdies, je m’empare du téléphone. M’interdit de regarder l’heure. Onenote. J’y balbutie quelques sensations avant qu’elles ne s’effilochent. Le fauteuil. Les embruns. Les pétillements. Il faudrait l’écrire, plus tard, et pour ça conserver un souvenir. Il fait un peu trop chaud. Les draps sont un peu moites. C’est la nuit. Le scooter était solitaire. C’est l’obscurité et le silence.

Je me lève, toujours en proie au marécages des songes. La démarche est hasardeuse. Je veux savourer ce réveil. A contre courant, je cherche à rester dans l’océan absurde des rêves.

Sous mes pieds, le parquet s’enfonce, un peu, comme dans ce marécage. Il grince. Je pense à des garçons. Des beaux. Des séduisants. Lui, en particulier, qui m’émeut et qui fait hoqueter mon cœur. Je me dis que j’aurai aimé le découvrir dans mon lit, à l’entracte de cette nuit. J’aurai senti sa présence. Son odeur. Il n’y est pas. A dire vrai, j’ignore même son parfum nocturne. Je n’ai que la ressource de la rêver. Seul dans le couloir, je progresse jusqu’à la cuisine. Le froid du carrelage se substitue au craquement du parquet. J’ai laissé la fenêtre ouverte. Il fait frais. Pas froid, juste frais. Je repense à lui, qui faisait cette différence que j’ai adoptée. Je me sens las. Le froid de la rue, de la nuit, de l’air de Paris, se déverse dans la cuisine, remonte mes jambes, saisi ma taille, glisse dans mes narines. J’en emplis mes poumons, à fond, les yeux fermés, accoudé à la rambarde.

Je reste là, ballotté par les sensations, un instant. Je laisse la tête verser. Savourer. Savourer l’âme encore égarée. Tout est beau, dans les limbes. Il n’y a pas d’heure, pas de contrainte, pas de principe. Juste la liberté.

Le froid se fait plus insistant. Je me sens frissonner. J’entends le battement de l’horloge. Je ne veux pas savoir l’heure, je veux replonger dans le rêve. Juste assez conscient, je sais qu’il ne me reste plus longtemps pour sortir définitivement du sommeil. Je sens que j’ai encore une chance de repartir aisément, je ne suis pas encore assez ancré dans la réalité pour m’y accrocher pour une nouvelle journée. Je n’en ai pas envie. Je laisse un profond bâillement écraser mes épaules, puis j’inspire lentement, longuement, presque langoureusement, le sourire aux lèvres. S’il était là, je le rejoindrai. Il ne l’est pas, alors du même pas lent et irrégulier, je rejoins l’obscurité moite, dépose machinalement le téléphone, m’étale, m’éparpille, m’étends, m’étire, et, dans une longue expiration, me laisse engloutir encore.

Funambulistes

Par une ou deux fois, j’ai été tenté de participer à des ateliers d’écriture créatrice.

Oui, cette première phrase est un plagiat de Pep.

Je regardais ces derniers mois, années, quelques connaissances plus ou moins proches avoir le courage de se lancer. Je ne l’ai pas. Ecrire, c’est si personnel.

C’est l’envie d’écrire qui m’a fait rouvrir un blog.

Un blog parce que c’est personnel, ça évite le risque du ridicule qu’évoque Pep, dans un atelier. C’est égoïste. On se met -je me mets- en danger, mais seul, en étant dieu sur son espace. Pas de risque de réaction négative. Ce n’est pas un récit et des personnages à construire, ça n’est que se regarder soi même. C’est égoïste et rassurant, bref, c’est l’onanisme de l’écriture.

Alors, l’Auberge des blogueurs, c’était l’occasion d’une interaction, de découvrir d’autres techniques d’écritures, de créer un personnage, de le façonner, de constater la manière dont il est perçu par d’autres personnes virtuelles et d’autres auteurs réels. D’un coup, le blog devient protéiforme. On voit ceux qui ramassent le message jeté à la fenêtre. Et le banc public devient un cercle de parole. Je m’y suis précipité.

Pourtant et comme le note Pep, derrière un personnage, il est difficile de ne pas laisser filtrer soi-même. C’est une mission à chaque mot, chaque phrase, chaque évènement inventé. Même en tentant de construire une identité à fondamentalement différente de soi, c’est une gageure. Ecrire l’esprit d’un autre demande soit la même schizophrénie que jouer un rôle, soit d’accepter l’impudeur. C’est peut être un peu pour ça que les blogs sont morts. A partir du moment où nos parents et nos employeurs ont débarqués sur internet, l’impudeur devenait plus difficile.

Mais ce qui me frappe le plus, sur l’Auberge, c’est l’implication exigée pour faire vivre un personnage, encore plus dans un espace ouvert. Il faut lui imaginer une vie, une histoire, un passé, des limites et des envies, mais aussi l’inscrire dans le lieu collectif, en tenant compte de son contexte, sa géographie, sa temporalité, mais aussi des autres personnage et de ce qu’on imagine des autres auteurs, de ce qu’ils souhaitent pour leur propre création. Ce travail d’imagination accapare déjà largement l’esprit, mais il faut aussi penser à la manière d’écrire. Je ne sais pas si mon style a transparu dans mon personnage (c’est probable, si tant est que j’ai un style d’écriture), mais il est net que les textes des uns et des autres sont différents. Mon personnage, finalement, tient son carnet violet avec mon écriture. Première des déchirures dans la mince frontière entre lui, et moi. Mais forcer mon écriture pour être un autre, ça aurait encore ajouté à l’implication, la difficulté et à la schizophrénie.

Pep le note : il est frappant de constater combien le lieu importe peu, dans les écrits. Quasi pas de description des bâtiments, des environs. L’Auberge ne serait pas au milieu des forêts du Jura avec un lac à coté mais en périphérie d’une ville avec un centre aquatique, que les interactions seraient presque inchangées. J’ai tendance à penser que les auteurs, tout accaparés à donner vie à leurs créations, n’ont plus le temps et l’énergie pour les lieux. Cela montre à mon sens le degré d’engagement qu’écrire un livre demande. Et aussi le degré de recul que cela nécessite.

En ce qui me concerne, je sais que mes meilleures réalisations se produisent dans un état second. Ca aussi, Pep le note. Il y a cette transe d’écrire, de faire courir les doigts sur le clavier, de poursuivre sa phrase et sa pensée sans plus respirer. Le faire pour soi, pour un billet de blog, c’est déjà une chose. Le faire pour un personnage, même fictif, est encore plus engageant.

C’est en écrivant, ici, là bas ou ailleurs, que j’ai compris pourquoi un certain nombre d’auteurs en prose ou en vers, peuvent avoir besoin d’aide pour s’évader et produire. Drogues, alcool. Ou nuit, simplement. Lorsque le reste du monde est en pause, on peut se consacrer tout entier au personnage, au lieu, au temps, aux imbrications de scénario.

Ce qui me frappe enfin, c’est l’aspect très bon enfant des personnages. Une bonne partie arrive amoché par la vie. Ou vivent, durant leur séjour, des moments difficiles. Pourtant, le happy ending semble la règle. Nul personnage vraiment pénible, désagréable, voire méchant. Nulle mauvaise foi, nulle véritable exigence capricieuse qui aurait probablement existé dans la vie réelle. Comme si les auteurs avaient du mal à imaginer et faire un personnage négatif, comme si les auteurs ne pouvaient se résoudre au pessimisme. Ou tout simplement, parce qu’à créer ce personnage, on s’y attache, et finalement, difficile de lui vouloir du mal.

Enfin, et ça mérite d’être dit : l’engagement des créateurs de cet auberge doit être colossal. En moyens techniques, déjà, mais aussi en temps : Je suis impressionné par leur vitesse à tout lire, à réagir très vite lorsque les règles sont mal respectées. Et enfin leur abnégation, à ramener gentiment dans le droit chemin quand il le faut les auteurs récalcitrants (qu’ils me pardonnent, je suis tellement mauvais élève pour ça). Ils doivent être remerciés. Merci !