{"id":207,"date":"2024-07-10T19:41:33","date_gmt":"2024-07-10T17:41:33","guid":{"rendered":"https:\/\/ral3020.fr\/?p=207"},"modified":"2024-07-10T19:41:33","modified_gmt":"2024-07-10T17:41:33","slug":"ailefroide","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ral3020.fr\/index.php\/2024\/07\/10\/ailefroide\/","title":{"rendered":"Ailefroide"},"content":{"rendered":"\n<p><em>En v\u00e9rit\u00e9, la diff\u00e9rence entre la moto et la grimpe, c&#8217;est que la moto, on a peur apr\u00e8s le danger. La grimpe, pendant.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/bsky.app\/profile\/rougecerise.bsky.social\/post\/3kwfvurqb4h2c\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/bsky.app\/profile\/rougecerise.bsky.social\/post\/3kwfvurqb4h2c\">Cette id\u00e9e<\/a> m&#8217;est venue en refermant la derni\u00e8re page de l&#8217;excellent <a href=\"https:\/\/www.casterman.com\/Bande-dessinee\/Catalogue\/ailefroide\/9782203121935\">Ailefroide de Jean Marc Rochette<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>D&#8217;ordinaire, je ne suis pas tant BD que \u00e7a. Je les d\u00e9vore trop vite, sautant d&#8217;une bulle \u00e0 une autre, sans m&#8217;attarder assez sur la partie graphique. Je les engloutis donc \u00e0 toute vitesse, et les ach\u00e8ve frustr\u00e9 de n&#8217;avoir qu&#8217;effleur\u00e9 une histoire qui aurait pu \u00eatre davantage \u00e9labor\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Ailefroide, \u00e0 l&#8217;inverse, m&#8217;a captiv\u00e9. Je suis revenu sur des planches. J&#8217;ai scrut\u00e9 le dessin de Jean Marc Rochette, ces traits \u00e9galement rageux et sereins, pr\u00e9cis et impressionnistes. J&#8217;avais envie de toucher du doigt les visages esquiss\u00e9s, juste assez d\u00e9taill\u00e9s pour identifier des personnages, juste assez vagues pour laisser imaginer un rictus ou un sourire, une fossette ou un nez \u00e9pat\u00e9 et apposer une \u00e9motion, une expression qui s&#8217;ajoutait au texte et au contexte.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis, il y a ces dessins de montagne et de grimpe. A la fois la beaut\u00e9 violente de la roche, de la glace, le soleil brulant sur la pierre, le contraste franc comme la lame d&#8217;un poignard des arr\u00eates, entre min\u00e9ral et infinit\u00e9 du ciel. Revenant du Queyras, je croyais, de ma chambre, ressentir \u00e0 nouveau au bout de mes doigts la sensation froide, glissante, d\u00e9fiante, du rocher mouill\u00e9 sous les doigts, et le c\u0153ur qui s&#8217;emballe, qui prend peur, qui imagine d\u00e9j\u00e0 la grimpe devenir glissade incontr\u00f4l\u00e9e.\u00a0 La chute, l&#8217;\u00e9chec, sanctionn\u00e9 par le rappel brutal de la corde qui vient sauver l&#8217;essentiel. Et puis, ce m\u00e9lange de rage et de honte qui fait repartir, ce refus de la d\u00e9faite, cette envie insatiable d&#8217;aller chercher, en haut de la montagne ou simplement de la voie, le panorama magique ou le simple relai fich\u00e9 dans le granit.<\/p>\n\n\n\n<p>J&#8217;ai ressenti, sur ces planches et dans le silence d&#8217;une soir\u00e9e, la peur que j&#8217;ai d\u00e9j\u00e0 ressentie dans un passage au-del\u00e0 de mon niveau. La peur, la trouille, alors que j&#8217;\u00e9tais coll\u00e9 \u00e0 la falaise, le visage contre la pierre, souffle court, le bout du casque frottant la paroi, accroch\u00e9 du bout d&#8217;un pied et de quelques doigts t\u00e9tanis\u00e9s \u00e0 un bout de caillou impitoyablement dur, cherchant, tremblant et le souffle court, une prise meilleure, l&#8217;\u00e9tape suivante. C&#8217;est un instant d&#8217;une intensit\u00e9 in\u00e9galable. L&#8217;esprit est tout aussi instable que le corps. Chaque vibration est une secousse. L&#8217;envie d&#8217;abandonner rugit mais sa cons\u00e9quence, la chute, le refuse. Un instant, je suis sur le point de gueuler \u00e0 mon assureur de se pr\u00e9parer. L&#8217;instant d&#8217;apr\u00e8s je lutte dans un dernier effort, une contorsion, une extension que seul le d\u00e9sespoir ou la rage permet.<\/p>\n\n\n\n<p>C&#8217;est un combat formidable o\u00f9 l&#8217;arme de la victoire n&#8217;est rien : seulement la d\u00e9couverte d&#8217;un petit replat. Une mince poign\u00e9e. L&#8217;anfractuosit\u00e9 salvatrice qui offre un r\u00e9pit et r\u00e9compense de n&#8217;avoir pas c\u00e9d\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les passages les plus difficile, ce n&#8217;est pas de la peur, non. Pas m\u00eame l&#8217;ambition ou la fiert\u00e9 de r\u00e9ussir. C&#8217;est un sentiment plus profond, plus animal : c&#8217;est l&#8217;instinct de survie. Dans ces instants, je me sens vivre parce que je sais que lorsqu&#8217;au milieu d&#8217;une ascension difficile la peur fait jeter un regard malheureux vers le bas, \u00e7a n&#8217;est m\u00eame pas la d\u00e9ception, ni m\u00eame la douleur qui d\u00e9ambule en dessous, mais bien la mort qui rode. Celle-l\u00e0 que l&#8217;on met au d\u00e9fi avec nos cordes, nos n\u0153uds et nos mousquetons. Que l&#8217;on toise, bravache, suspendu \u00e0 quelques fibres de nylon.<\/p>\n\n\n\n<p>La mort, elle est dans les pages de ce bouquin. Elle est l\u00e0, comme un fait divers, une anecdote, un d\u00e9sagr\u00e9ment qui fait perdre un partenaire de cord\u00e9e, et mentir \u00e0 une m\u00e8re pour lui octroyer l&#8217;espoir de voir un fils revenir. Alors que bien s\u00fbr, il ne reviendra plus.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"326\" height=\"456\" src=\"https:\/\/ral3020.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/9782203121935.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-208\" srcset=\"https:\/\/ral3020.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/9782203121935.jpg 326w, https:\/\/ral3020.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/9782203121935-214x300.jpg 214w\" sizes=\"auto, (max-width: 326px) 100vw, 326px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En v\u00e9rit\u00e9, la diff\u00e9rence entre la moto et la grimpe, c&#8217;est que la moto, on a peur apr\u00e8s le danger. La grimpe, pendant. Cette id\u00e9e m&#8217;est venue en refermant la derni\u00e8re page de l&#8217;excellent Ailefroide de Jean Marc Rochette. D&#8217;ordinaire, je ne suis pas tant BD que \u00e7a. Je les d\u00e9vore trop vite, sautant d&#8217;une &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/ral3020.fr\/index.php\/2024\/07\/10\/ailefroide\/\" class=\"more-link\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\"> &#8220;Ailefroide&#8221;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-207","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/ral3020.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/207","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/ral3020.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/ral3020.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ral3020.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ral3020.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=207"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/ral3020.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/207\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":209,"href":"https:\/\/ral3020.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/207\/revisions\/209"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/ral3020.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=207"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/ral3020.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=207"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/ral3020.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=207"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}